On ne sort pas indemne de la rétrospective consacrée à Otobong Nkanga au Musée d'Art Moderne de Paris. A cause du propos décolonial et écologique mais surtout à cause de la force de son expression.
Elle réveille des objets antagoniques et révèle des forces contradictoires :
les aiguilles ne servent pas qu'à coudre, elles déchirent
les mains ne servent pas qu'à soigner, elles accaparent
la terre ne sert pas qu'à bâtir, elle ensevelit
l'eau ne sert pas qu'à abreuver, elle inonde
les liens ne servent pas qu'à relier, ils enchainent
J'aime l'idée qu'un musée de renom comme le MAM de Paris rende hommage à une artiste vivante, contemporaine. J'aime aussi l'idée que cette artiste soit femme, puissante et noire. Comme une revanche bien méritée.
Pourtant, je suis sortie triste et déçue du musée. Je voulais "rêver de nous en couleurs" mais je me suis sentie minérale et enchainée. Comme pétrifiée. Avec le besoin d'être soignée et réparée.
J'ai tellement mal au monde que je cherche de la légèreté. Tellement mal à l'avenir, que j'ai besoin de respirer.
Pour Noël, après nos vacances en Colombie, j'ai eu envie d'offrir des symboles colombiens aux enfants. J'ai dessiné un frailejon, des palmes à cire, des oiseaux et des fruits. Il y a largement de quoi dessiner en couleur...
A l'atelier, Olivier nous a proposé de dessiner à la plume des animaux imaginaires, en mélangeant les têtes, les pattes, les corps, les textures, les pelages, les écailles, les plumes et les antennes de différents animaux. Du coup, voici un serpent-lion à ailes de papillon, pattes de scarabées, queue d'oiseau-lyre et dard de moustique
Comme en ce moment, je dessine des animaux imaginaires, cette visite était tout à fait bienvenue. J'ai particulièrement apprécié le sanglier faisan bicéphale empaillé, ci-dessus. Tout comme le goût de bonbon acidulé de l'exposition temporaire des Lamarche-Ovize.
Alors que l'on pourrait soupçonner les collections d'armes, de trophées et d'animaux empaillés de véhiculer des relents nauséeux liés au mouvement de la ruralité (ex "Chasse, Pêche, Nature et Traditions"), les rencontres inopinées avec des œuvres contemporaines permettent d'alléger le propos.
Il y a de la gravité enjouée, du jeu, de l'ironie, du décalé. Et puis, il y a beaucoup d'enfants étonnés. C'est grâce à l'une d'elle que j'ai pu toucher la tête de la licorne dont je ne voyais que la longue corne.
A l'atelier, Olivier nous a proposé de dessiner à la plume des animaux imaginaires, en mélangeant les têtes, les pattes, les corps, les textures, les pelages, les écailles, les plumes et les antennes de différents animaux. Du coup, voici une vache papillon à tête de hibou, cornes de cerf et pattes de moustique
Nous sommes allés nous balader à Paris avec Jako, et Manuel nous a emmené dans des galeries du Marais. C'est le travail de Cristina BANBAN exposé à la galerie Perrotin que j'ai préféré.
J'ai aimé les femmes rebondies de cette catalane qui vit à New York, son trait assuré et fin dans les dessins au crayon, ses couleurs vives et l'esprit hispanique. Les résonnances de ses recherches sur García Lorca sont très fortes, puissantes, sensibles. Aussi douloureuses que joyeuses, aussi passionnées et dramatiques que l'œuvre du poète andalou.
A l'atelier, Olivier nous a proposé de dessiner à la plume des animaux imaginaires, en mélangeant les têtes, les pattes, les corps, les textures, les pelages, les écailles, les plumes et les antennes de différents animaux. Du coup, voici un escargot raton laveur volant à carapace de tortue, pattes de biche et queue de poisson.
A l'atelier, Olivier nous a proposé de dessiner à la plume des animaux imaginaires, en mélangeant les têtes, les pattes, les corps, les textures, les pelages, les écailles, les plumes et les antennes de différents animaux. Du coup, voici un dragon girafe à filaments de méduse, queue de crocodile et pattes de rhinocéros.
A l'atelier, Olivier nous a proposé de dessiner à la plume des animaux imaginaires, en mélangeant les têtes, les pattes, les corps, les textures, les pelages, les écailles, les plumes et les antennes de différents animaux. Du coup, voici un rhinocéros volant à corps de baleine, pattes de girafe et queue d'oiseau lyre.
A l'atelier, Olivier nous a proposé de dessiner à la plume des animaux imaginaires, en mélangeant les têtes, les pattes, les corps, les textures, les pelages, les écailles, les plumes et les antennes de différents animaux. Du coup, voici une girafe hippocampe bicéphale huppée à queue de homard.
Le dessin à la plume est passionnant.
Après avoir découvert une BD de Sergio Toppiqu'Olivier avait apportée, je suis allée chercher ses oeuvres à la Médiathèque.
Je reprends le motif de la jeune femme en blanc sur fond rouge de Matisse.
Le blanc prend en main les opérations alors qu'il y a du bleu et du rouge primaire sur la palette. Et nous voilà avec une belle élégante en mauve et gris. On pourrait encore blanchir cette affaire, mais je décide d'en rester là pour ne pas éteindre les touches de couleur du fond.
Je reprends le motif de l'eau et décide de coudre le papier avec du fil blanc. Il s'agit de surligner l'écume, la surface de l'eau, les formes des galets. Finalement, le fil apparaît anecdotique.
Pour mettre en valeur le fil blanc, il conviendrait de coudre du papier blanc.
Voici que Mr Hulot fait bon ménage avec "el núvol blanc", le nuage blanc de Lluis Llach.
J'en avais assez des blancs tristes et inquiétants. Je cherche des blancs joyeux, enjoués, éclatants, lumineux. C'est un peu compliqué puisque je pars d'une base photocopiée.
Il va falloir partir sur du papier blanc.
Et peut-être coudre de fil blanc les photocopies ?
Sans se presser la vie coule et s’écoule
Comme un fil que le vent déroule, elle prend fin
Parfois nous sommes acteurs
parfois simples spectateurs
Sans se presser, sans y toucher, la vie reprend le rôle
qu’elle nous avait donné.
Sereinement la vague s’en vient, et puis se meurt
Peut-être accepte-t-elle sa fin, pour renaître.
Le sable qui l’aime d’amour
Ne sait pas ce qu’est l’attente
Il ouvre largement ses bras
Au cas où elle resterait
Ainsi seulement, je te laisse me quitter
Seulement ainsi, tu t’en vas et je te laisse aller
Pour toi, j’ai fait un nid dans mon arbre
Et il y a un nuage blanc accroché à une branche
Si blanc…
Si blanc…
Souvent c'est quand le soleil s’en va que tu le vois
triste, il sait que même s’il vieillit, tu l’aimes
Parfois nous arrivons tard
Parfois même sans savoir que parfois,
l’art fragile d’un simple geste, pourrait te dire que…
Seulement ainsi, je te laisse me quitter
Ainsi seulement, tu t’en vas, je te laisse aller
Pour toi, j’ai fait un nid dans mon arbre Et il y a un nuage blanc accroché à une branche
Si blanc…
Si blanc…
Pour toi, j’ai fait un nid dans mon arbre Et il y a un nuage blanc accroché à une branche
Si blanc…
Je suis passée à l'exposition "De mains en mains" organisée par le CAN (Collectif d'Artistes de Nanterre) à la Galerie des Tourelles. J'ai beaucoup apprécié de feuilleter les carnets, caresser les papiers, découvrir des matières et des formats inattendus, entrevoir les projets à travers les esquisses, toucher des gravures. C'était délicat, intime, généreux, tranquille, poétique.
En m'asseyant pour feuilleter les cahiers et les livres, j'ai eu envie de m'essayer à jouer avec les papiers, les fils et les formats. J'ai eu envie de créer. Comme si "toucher l'œuvre" me faisait toucher la main de l'artiste et me créait.
Et puis j'ai rencontré Claire Poisson, et j'ai adhéré au CAN. Je veux faire un stage de gravure.
J'ai voulu passer au blanc une des jeunes femmes en blanc sur fond rouge de Matisse. Ca répond à la commande du moment, mais franchement ça amortit tellement les contrastes que j'ai hâte d'en sortir.
Comme Olivier nous a mis sur les pistes du Blanc, j'ai regardé les papiers découpés de Matisse et retrouvé un dessin que j'ai décidé d'interpréter en blanc-vert. Je crois bien qu'il s'agit de Marguerite, la fille chérie du géant barbu que nous avions découverte au Musée d'Art Moderne au printemps dernier.
En regardant l'original et sa copie blanc/vert olive, je suis frappée par "l'impression amortie", la diminution du contraste, le "floutage global" exercés par le passage au blanc.
Avec Baldassare, nous nous croisons de temps en temps.
Notre idylle a commencé en 2017, quand j'ai choisi sa sprezzatura, pour illustrer le padlet du tendre au cours du Mooc-L'instant figé.
Un nouveau clin d'oeil en décembre 2024 l'a revêtu de bleu, de vert, de violet et de rose.
Le voici donc maintenant teint en blanc. Parce que par hasard, dans les papiers, j'ai retrouvé une petite photocopie de la peinture de Raphaël et qu'en ce moment, je repeins le monde en blanc. Voir l'album : Blanc
Le blanc va bien à Jacques Tati. Il y a là de l'absurde, de la modernité froide, de l'épure qui tranche avec la bonhomie à la pipe du personnage. Il y a du rire nerveux, de l'incompréhension, du burlesque déjanté. Léger ?
Le silence est privilégié on peut faire semblant d'être lourd pas d'être léger
Les ateliers d'Arts Plastiques ont repris et Olivier Millerioux nous propose de commencer avec "BLANC". Evidemment, je recherche "Blanc, Histoire d'une couleur" de Michel Pastoureau. Manuel a la gentillesse de l'offrir pour mon anniversaire.
Avant de plonger dans le blanc du livre, j'essaie de "penser le blanc" :
Au départ, il y avait l'idée de dessiner le poirier devant la maison en Normandie à Saint Pierre les Cormeilles où nous étions pour le week-end. Il y avait des branches avec les feuilles et les poires, le bleu du ciel et du marron sur le tronc. Et puis la nuit est tombée et nous sommes rentrés.
Après souper, il n'y avait plus le poirier devant moi mais juste son souvenir, alors j'ai pris de l'eau et j'ai joué avec la couleur. J'avais pensé rajouter du trait noir pour retrouver du dessin mais j'ai choisi d'en rester là : L'eau et la couleur suffisent.
Avec Line et Sofia, nous sommes allées à l'Hôpital de Nanterre visiter l'exposition photos au CHAPSA (Centre d'Hébergement et d'Assistance aux Personnes Sans Abri). La vie quotidienne de ce dispositif d'hébergement d'urgence y est mise en image.
Il y a le "pèlerinage" journalier qui vient du point de recueil de la Villette, les personnes sans abri, les soignant.es et les vigiles, la mise en consigne des affaires, la machine à laver et les douches, les lits superposés et les couvertures blanches jetables pour une nuitée, le repas du soir et le petit déjeuner, les amitiés et les liens qui se créent, le désarroi des vies sans attaches, les arbres de la cour.
Il y a une couverture jetable que le vent a apporté dans l'arbre. La photographie est vraiment l'art de l'instant décisif.
C'est l'été et je me souviens du Quilt de Faith Ringgold à l'expo Paris Noir. A la Bibliothèque, je retrouve le catalogue de l'expo qui lui a été consacrée au Musée Picasso à Paris. Alors je me replonge dans sa vie et son travail.
C'est le fil et le tissu qui m'attirentd'abord. Il y a comme un clin d'œil de cette arrière grand-mère couturière que je n'ai pas connue, mais surtout un joyeux sourire destiné à la mémoire de ma mère et de ma grand-mère avec qui nous avons tant cousu et brodé. Car dans ma famille, les femmes cousent. Elles m'ont transmis ce savoir et cette appétence pour le "faire patiemment" des travaux d'aiguille. Elles m'ont légué l'affinité féminine des ouvroirs, avec ce souvenir de journées de vacances passées autour de la table de la salle à manger, chacune à son ouvrage.
Et puis il y a chez Faith Ringgold ce choix d'écrire des histoires et de les représenter. J'aime ce mélange d'écrits, de couleurs, de fils et de matières, ce plongeon dans l'histoire de l'art pour la renouveler et y représenter des noir.es. J'aime ce besoin de s'envoler pour se raconter. C'est à travers tout cela que se construit son parcours d'artiviste afro descendante, militante des droits civiques, féministe. J'aime cette femme, sa pugnacité, sa joie contagieuse, sa représentation du monde.
Olivier nous propose de travailler sur les expressions du visage et nous présente les têtes de caractère de Messerschmidt. Sur ses conseils, je m'emploie à dessiner les têtes avec du brou de noix, de l'encre de chine et du blanc. Je travaille grand et vite. Au cours de la séance, ça donne six grands méchants croquis de 30 x 45 sur du papier un peu froissé.
Brut de décoffrage, rude, comme des cris d'humanité enragée.
Est-ce que je vais écouter le conseil de passer à un petit format sur le même sujet (3cm x 4.5 cm) pour travailler plus en finesse ?
portrait d'August Strindberg par Christian Krohg (1893)
Au musée d'Orsay que nous avons pu visiter grâce à l'atelier municipal d'arts plastiques, l'expo "Le peuple du Nord" m'a permis de rencontrer Christian Krohg et son regard clair sur les gens et la mer.
Avec son attachement aux gens et aux gestes du quotidien, ses cadrages innovants, et son engagement politique.
Avec son regard amoureux sur sa femme Oda et la tendresse du lien construit avec les enfants
Avec le portrait orageux de Strindberg qui tremblote et vacille grâce au fond d'ocre aux traits bleutés
Avec de nombreux sujets qui dorment, comme une mise en exergue du sommeil réparateur, ou la simple réalité du modèle fatigué et de l'oeil de l'artiste qui capture l'instant endormi.
Le petit déjeuner des oiseaux. Gabriele Münter, 1934
Au Musée d'Art Moderne, près du Palais de Tokyo, rencontre avec l'œuvre de Gabriele Münter que je ne connaissais pas. Ses couleurs me frappent, sa liberté, sa créativité foisonnante, son parcours renouvelé. Il y a son histoire d'amour compliquée avec Kandinsky mais, au-delà, il y a surtout son parcours au long cours qui construit une œuvre particulière.
Dans son cheminement, je choisis "le petit déjeuner des oiseaux". J'aime à la voir attablée pour le petit déjeuner, à regarder l'hiver par la fenêtre de sa maison à Murnau, et s'arrêter sur la vie des oiseaux dans la neige. Elle a peint ce tableau dans les années 30 du XXème siècle alors qu'elle avait déjà atteint 60 ans. J'y reconnais ma sœur en âge et en regard.
Un tour à l'Espace d'Art des Terrasses de Nanterre ce samedi pour découvrir le travail d'Hélène Kelhetter. Elle est en résidence de création jusqu'au 7 juin. Trois temps vont s'y travailler et s'y exposer : le temps du dessin, le temps de la germination, le temps des ateliers.
J'y ai retrouvé des choses aimées : les plantes, l'indigo, les graines, l'esprit tropical, les racines. En ce moment à l'Espace d'Art, c'est doux, ça répare, ça donne envie de se poser. Envie d'y retourner !
Pour saluer l'artiste en résidence avec un clin d'oeil de l'autre côté de l'Atlantique et l'entourer de ma sororité, j'invite ici la "Maria la Curandera" de Natalia Lafourcade, qui est devenu un chant de guérison porté maintenant par des chœurs de femmes dans toute l'amérique latine.
Du nouveau dans mes yeux et dans ma tête Etre témoin de la nécessaire affirmation de soi Appréhender le lien entre art et émancipation Toucher la corde sensible de la lutte pour la libération
J'ai eu besoin ensuite de creuser les parcours de celles et ceux qui avaient particulièrement attiré mes yeux. Autant pour les inscrire dans ma mémoire que pour contribuer à réparer l'oubli dans lequel la domination coloniale patriarcale blanche les avait cantonné.es.
Ses adornos bleus m'ont cligné de l'oeil. C'est un géant de Martinique, un amoureux de la terre, un céramiste qui va aux racines amérindiennes des peuples Karib. Un lycée martiniquais porte son nom, il a peuplé l'espace de l'île avec ses monuments, il a dessiné les vitraux de la cathédrale Notre Dame du bon port à Saint Pierre, en Martinique. Il était un ami cher d'Edouard Glissant.
C'est le trait léger, fin et délicat de Luce Turnier qui m'a attirée. Autant que la construction mathématique de ses collages. Autant que ses camaïeus de bruns.
Les portraits jaunes de Beauford Delaney m'ont scotchée, émerveillée, enthousiasmée. C'est lumineux, solaire, magnifiquement efficace pour mettre en valeur l'image de la personne.
Occasion aussi de rencontrer son regard sur Marian Anderson, figure de proue de la lutte pour les droits des afro-américains dont le parcours et l'image m'avait déjà touchée. Voir : Femmes de couleur,
Je reconnais chez lui un frère en regard militant et chaleureux. Il y a son engagement et l'attachement à Haïti chéri, son travail au journal l'Humanité, son lien avec le parti communiste, ses photos des migrants, des ouvriers, des enfants et des amoureux. Il se disait "franc-tireur de l'image", il avait "mal au monde".
Quelques fois, on dit "NON !" Cela, c’est l’artiste noir qui le dit. Alors une nouvelle forme d’art apparaît : l’art de combat. Art de transition pour une période de transition. Art du présent, entre une grandeur perdue et une autre à conquérir.
Ce sont ces mots, d’une rare puissance, qui accompagnent l’apparition furtive de l’artiste brésilienWilson Tibériodans le film iconique d’Alain Resnais et de Chris MarkerLes statues meurent aussi(1953), une commande de la revue Présence Africaine. Dans cette séquence on voit l’artiste peindre avec détermination une toile représentant des hommes noirs brisant les chaînes qui les retiennent aux poignets, le visage marqué par une expression triomphante.
Face à l'affiche de l'expo "Paris Noir", je retranscris ici un beau texte de Jean-Pierre Bekolo (cinéaste) écrit sur Facebook ce 10 mars
"Je ne peux m’empêcher de souligner l’importance pour moi de l’exposition Paris Black au Centre Georges Pompidou, dont l’affiche met en avant une œuvre auto-portrait de celui qui fut pour moi comme un grand-père, un guide et un mentor noir Africain dans le milieu artistique de Paris, Gerard Sekoto. J’ai eu le privilège de le connaître à mon arrivée en France en 1988. Il avait alors 76 ans et résidait à la maison de retraite des artistes de Nogent-sur-Marne, où avaient séjourné d’autres figures notables, comme le batteur de Duke Ellington. À cette époque, je vivais à Bry-sur-Marne chez la famille Ngoa et suivais mes cours à l’INA (Institut National de l’Audiovisuel).
C’est en prenant des cours d’anglais à Paris que je rencontre une enseignante sud-africaine, Miss Kay et aussi ma compagne française. C’est Miss Kay qui me met en contact avec Sekoto. Lors de notre première rencontre, il organise un repas avec un traiteur, rien que pour nous deux, dans sa chambre de la maison de retraite. Il m’accueille en costume et cravate, une tenue qu’il arborait toujours lorsqu’il peignait… Quelle classe! Quelle élégance ! Gerard Sekoto parlait un français lent et poétique, toujours empreint de profondeur et de finesse. C’était un homme d’une intensité remarquable, doté d’un grand sens de l’humour.
Très vite, nous instaurons un rituel : chaque week-end, après mes cours à l’INA, nous nous retrouvons chez lui. Il me transmet alors une précieuse leçon : comprendre les Français, savoir ce que l’on peut attendre d’eux et ce qu’il vaut mieux ne pas espérer. Il me parlait souvent en images, me confiant qu’il s’était laissé toucher par eux, alors qu’eux ne se laissaient jamais toucher.
C’est également chez lui que j’apprends, en 1988, que la fin de l’apartheid est proche. Sur mon passeport Camerounais il écrit que je peux voyager dans "Tout pays sauf l'Afrique du Sud". Le neuveu de Gerard Sekoto, Wally Serote – écrivain de renom et futur homme politique – arrive de Londres avec cette nouvelle, après avoir assisté à une réunion secrète. Il rentre en Afrique du Sud et invite Sekoto à le suivre. Mais ce dernier refuse. Il me confie pourquoi, d'abord il ne se considère pas comme un réfugié politique : l’apartheid commence en 1948, alors qu’il quitte l’Afrique du Sud dès 1947, après la guerre, pour se consacrer pleinement à son art. Il avait aussi fait le choix de Paris plutôt que Londres et savait qu’un retour dans son pays, dans la posture d’un artiste célébré, équivaudrait pour lui à une forme de mort. Son rêve aurait été de rentrer anonymement et de poursuivre son œuvre, mais cela était devenu impossible.
Avec les années, ses tableaux figuratifs évoluent vers une abstraction marquée par l’exil. Au début, il peignait la vie vibrante de Sophiatown, ce quartier multiculturel et artistique détruit par le régime raciste de l’apartheid. Plus tard, l’un de ses derniers tableaux que j’ai vus dans sa chambre représentait un homme allumant une cigarette. Il me l’expliquait ainsi : « Il y a un moment où, dans la solitude, seule la flamme de la cigarette compte. » C’est également lui qui m’a enseigné une vérité essentielle sur l’art : « Une vie n’est pas assez longue pour faire deux œuvres. Un artiste passe son existence à essayer de créer la même. »
Malgré tous ses efforts, il m’avoue n’avoir jamais réussi à peindre Paris. Ses peintures françaises ne capturent pas pleinement la ville, qu’il reconnaît ne jamais avoir réellement possédée comme sujet. Cette ville où il débarque en connaissant un seul mot français "où?" pour demander la direction en montrant la carte de Paris. Et la réponse qu'il reçoit lui parait étrange "là-bas!" Il entend "Lapa" dans sa langue Sutu, "Comment ce français a-t-il su que j'étais Sutu?" se demande-t-il. En effet "lapa" veut dire "là-bas" en Sutu.
C’est aussi grâce à lui que je partage mon premier voyage en Amérique, ma rencontre avec les Afro-Américains, à l’époque où Spike Lee émerge sur la scène cinématographique. J’étais alors étudiant en cinéma, et il était curieux de savoir ce que j’en avais pensé. À son arrivée à Paris, lui-même se faisait parfois passer pour un Afro-Américain. Pour vivre, il jouait du jazz au piano dans les bars du Quartier Latin, notamment à l’Échelle de Jacob, juste après la guerre. Il occupa même un temps un appartement où James Baldwin venait de déménager ses affaires. Il habitait alors au 14 rue des Grands-Augustins, à quelques pas du 16, où résidait Picasso.
Il fréquenta également Cheikh Anta Diop et Senghor, qui l’invita au premier Festival des Arts Nègres. Ce fut son seul retour en Afrique. Il me raconta cette époque avec enthousiasme, évoquant le chauffeur et la Mercedes mis à sa disposition pour aller peindre dans la nature : « Je peignais, le chauffeur attendait dans la voiture. »
Une leçon essentielle que je retiens de lui me revient en mémoire. Après mes études à l’INA, je lui avais dit adieu, convaincu de rentrer définitivement en Afrique. Un an plus tard, je me retrouvais pourtant de nouveau à Paris. Il me dit alors : « Je savais que tu n’allais pas rester. » Intrigué, je lui demande pourquoi. Il me répond, toujours dans son langage poétique : « La vie, c’est ce voyage que l’enfant qui sort du ventre de sa mère entame, un voyage sans retour. Si tu rentrais pour poursuivre le voyage, cela aurait été bien, mais visiblement, tu rentrais par nostalgie, en quête du confort du ventre maternel. Cela, ce n’était ni bon pour toi, ni pour ton art, ni spirituellement. »
La dernière fois que je le vois, c’est en 1992, après la projection de mon premier film, Quartier Mozart, qui venait de remporter un prix à Cannes. Dans la salle Gaumont Marignan, sur les Champs-Élysées, je l’aperçois monter les escaliers rouges menant vers la sortie avec sa canne et son chapeau . Ce fut la dernière image que j’ai de lui.